Tribune – 10 ans après le Non au TCE, réécrire Schengen et Maastricht – 29 mai 2015

Retrouvez ci-dessous la tribune que nous avons cosignée sur le site de Libération avec différents membres de la Fabrique

«Si l’Europe m’explique dans le détail comment on doit pêcher l’espadon mais qu’elle ne me dit rien sur la manière de sauver un immigrant qui se noie, cela veut dire que quelque chose ne va pas». Déclaration du Premier ministre italien en 2014. Tout est dit : quelque chose ne va pas.

Le sentiment d’appartenir à l’Europe n’est pas inné, il se construit sur du concret et pas sur des mots. Sur des politiques d’accueil de migrants et pas sur des règles de pêche à l’espadon. Et il ne peut se construire que sur l’envie de vivre ensemble ; autrement dit sur l’évidence de la solidarité. «L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble: elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait» postulait Robert Schuman. En dépit des discours lors des Conseil européens, qui pourraient sérieusement défendre l’idée qu’il subsiste aujourd’hui une quelconque solidarité entre la Grèce et la Méditerranée… et la City ? Les citoyens européens ne s’y trompent pas. Les dernières élections européennes ne risquent pas de changer cet état de fait : à peine les bulletins étaient-ils dépouillés et les urnes refermées que la routine reprenait à Bruxelles.

Ce constat n’est hélas pas récent : il a été fait le 29 mai 2005, par une majorité de Français, et notamment une majorité de Français de gauche, qui ne se reconnaissaient plus dans l’Union Européenne telle que voulait la modeler le Traité constitutionnel européen. Qui se revendiquaient une identité mille fois plus européenne que le gribouillage économico-technique que le traité se contentait de proposer. Est-ce que dix ans plus tard cette révolte des urnes a été entendue? Non. Depuis dix ans, l’Europe n’a pas redonné espoir, ni même envie, et les partis de gauche, divisés sur le sujet, n’ont pas réussi à se rendre audibles. Pendant la crise, le moment où la construction européenne aurait dû apparaître comme le grand bouclier que le reste du monde nous enviait, l’Europe a été un boulet, par sa lenteur bureaucratique et la rigidité de ses règles économiques.

La marche arrière a été enclenchée. Alors que les débats de 2005 ne tournaient qu’autour de l’élargissement, l’Union Européenne vit aujourd’hui avec la perspective d’un rapetissement : Brexit ou Grexit. Les marchés financiers se pourlèchent par avance les babines : si un premier maillon craque, ils pourront s’engouffrer dans la brèche et spéculer sur qui sera le prochain… et du même coup choisir quel sera le prochain.

Il est temps de réagir. Les générations qui ont 20, 30, 40 ans aujourd’hui ont la pleine responsabilité de la suite de l’histoire européenne. Pendant que les droites européennes désignent des ennemis sur la base d’une identité (les «profiteurs grecs», les «migrants assistés»), et combattent implicitement toute unification politique à l’échelle européenne, les gauches doivent identifier les ennemis qui cherchent à tuer la souveraineté européenne. Les combats pour construire cette souveraineté européenne sont concrets.

Le combat contre les forces de l’argent est la pierre d’angle qui peut réconcilier les gauches européennes dans une bataille pour la souveraineté et pour l’égalité. Concrètement, cela signifie la lutte contre les paradis fiscaux. Dans tous les pays d’Europe, des multinationales réalisent des bénéfices conséquents sans payer un euro d’impôt, en échappant à l’effort de redressement des comptes publics et en domiciliant leurs profits dans les paradis fiscaux. La bataille politique doit avoir lieu au sein même de l’Europe : faire plier les habitudes de dumping fiscal des Pays-Bas ou de l’Irlande, c’est redonner de la souveraineté budgétaire à tout un continent. Si les gouvernements de l’Allemagne, de l’Italie et de la France reprenaient le contrôle souverain sur les fonds dissimulés dans les paradis fiscaux, 29 milliards d’euros de recettes fiscales seraient récupérés. Lors du Congrès du Parti Socialiste Européen (les 12-13 juin à Budapest), nous demanderons que les trois plus grandes économies de la zone euro, toutes trois dirigées par des coalitions où siègent des socio-démocrates, se rapprochent et appliquent sans délai aux paradis fiscaux des sanctions proportionnelles aux pertes financières qu’ils nous infligent.

La politique d’immigration européenne est un autre versant de cette souveraineté européenne que les gauches européennes doivent inventer. Ce n’est pas ni à l’Italie, ni à la ville de Calais, de prendre sur leurs épaules toute la régulation de l’immigration européenne. Les accords de Schengen étaient un pis-aller qui ne correspond plus du tout à la réalité du monde d’aujourd’hui, et qui conduit à des propositions techniques vides de sens politique comme celle des quotas. C’est à l’ensemble des pays de l’Union européenne de se reconnaître ou non comme un continent vieillissant, qui a ou non besoin d’une nouvelle jeunesse, et au sein duquel l’accueil des migrants se fait à l’identique quelle que soit la côte ou la frontière franchie.

Réécrire Schengen. Réécrire Maastricht. Réécrire le TCE. Ambitieux ? Non, seulement l’avenir.

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