Débat dans Le Monde – 19 septembre 2013

A l’occasion de la publication de « La France contre attaque », Antoine Reverchon a organisé un débat sur la politique économique : retrouvez le ci-dessous

Coule-t-elle ? Se redresse-t-elle ? Se débande-t-elle ? Contre-attaque-t-elle ? La France est propulsée en couverture de l’actualité éditoriale des derniers jours par les politiques (Arnaud Montebourg, Valérie Pécresse, Karine Berger et Valérie Rabault), les économistes (Christian Saint-Etienne, Augustin Landier, David Thesmar), les journalistes (François de Closets). La patrie serait-elle en danger, pour que tant de fées se penchent sur son lit de douleur, chacun y allant de son coup de baguette magique ?

Face à ce déferlement, le plus simple pour le critique perplexe était de faire lire des économistes par des politiques, et inversement. C’est ce que nous avons proposé à deux paires d’auteurs, Karine Berger et Valérie Rabault, d’une part, Augustin Landier et David Thesmar, de l’autre.

Au premier abord, chacun des deux « camps » s’étonne, sans en contester la légitimité, de l’intrusion de l’autre dans son domaine. Les économistes regrettent que, passées par les meilleures écoles d’ingénieurs et par l’entreprise, les deux députées (PS), dont « on sent dans leur livre qu’elles apprécient le monde des entrepreneurs », soient « tombées » en politique : d’où un livre présentant, selon eux, un brillant diagnostic des insuffisances françaises, mais « gâché » par des propositions programmatiques « bien floues ».

Elles, justement, estiment que deux économistes, dont les travaux académiques – le premier à l’Ecole d’économie de Toulouse, le second à HEC – font autorité, devraient assumer des prises de position politiques sans se réfugier derrière des constats prétendument scientifiques.

« DÉLIRE MANUFACTURIER »

Et pourtant, les points d’accord sont nombreux. Chacun a reconnu chez les autres une même critique du conservatisme et de la consanguinité des élites françaises publiques et privées, de leur captation de la rente économique à travers les grandes entreprises, et donc de la nécessité de favoriser l’entrepreneuriat, la concurrence, les PME et la créativité des scientifiques et des ingénieurs pour briser ces monopoles et libérer l’innovation.

Il s’agit, pour les uns comme pour les autres, de faire franchir à la France le seuil qui permettra à ses entreprises d’entrer enfin dans l’ère de l’économie souple, innovante, technologiquement avancée et créatrice de valeur, celle que Christian Saint-Etienne baptise « l’iconomie » (L’Iconomie pour sortir de la crise, Odile Jacob, 164 pages, 18,90 euros).

Mais c’est bien sûr le comment qui les départage. « Pourquoi s’attacher à la figure générique de l’usine, à la fabrication des objets, partagée d’ailleurs à droite comme à gauche, alors que l’économie numérique et immatérielle succédera à l’économie industrielle, comme celle-ci a succédé à l’économie agricole », s’interrogent David Thesmar et Augustin Landier, qui parlent de« délire manufacturier » quand ils évoquent le « redressement productif » cher à M. Montebourg.

« Le numérique n’a pas le monopole de l’innovation », rétorquent Karine Berger et Valérie Rabault, qui ont « constaté sur le terrain, et non dans la théorie économique, que les industries et les services traditionnels innovent et exportent ces innovations ». Détournant l’une des têtes de chapitre des deux économistes, elles proclament que « le poulet est bien une filière stratégique, ne serait-ce que parce que l’indépendance alimentaire est un atout géopolitique majeur ».

Autre désaccord, le rôle de la finance. « Ce livre d’économistes est curieusement un déni de la réalité de la crise financière, disent les députées. Nous avons toutes les deux travaillé dans des multinationales. Contrairement à ce qu’ils écrivent, l’objectif de 15 % de retour sur investissement existe bel et bien et oriente les décisions. A aucun moment ils ne posent la question de la répartition de la valeur entre le travail et le capital, qui est pourtant à la base de toute économie politique. »

De leur côté, les économistes regrettent que les députées « se soient crues obligées de reprendre les « éléments de langage«  convenus sur les prétendues dérives de la financeLes entreprises qui se polarisent sur leurs résultats financiers sont celles qui n’ont pas de projets. Ce qui manque aujourd’hui à l’économie française, ce sont les projets et pas les financements. Nul besoin d’une Banque publique d’investissement ou de subventions : si un projet peut être rentable, les marchés le financeront. Les bulles financières ne naissent pas de la spéculation à court terme, mais de la dictature du long terme, lorsque le marché auto-entretient la fiction d’une profitabilité à long terme d’un secteur ».

Pour les deux économistes, l’ouvrage des deux députées relève du« créationnisme en économie. Il n’y a pas d’un côté un « dessein intelligent »poursuivi par un Etat seul capable de dire qui sera dans dix ans le Google français et où sera notre Silicon Valley, et de l’autre le marché qui choisirait de maximiser sa plus-value à court terme. Car le marché ne fait pas de choix, il est la plate-forme où se croisent des choix innombrables dont certains seront payants, d’autres non ».

Ils critiquent également une « vision patrimoniale de l’économie », qui verrait dans « le rachat de pépites françaises par l’étranger un signe de déclin, alors que l’essentiel est que le territoire national offre un environnement qui permette de renouveler constamment la création de nouvelles activités ».

Pour les députées, le livre des économistes « participe hélas à la mode du French bashing, quand l’urgence serait plutôt d’expliquer ce qu’il faut faire pour aider les entreprises. Car être néokeynésien, ce n’est pas ne pas aimer les entreprises ».

 

La France contre-attaque. Ces entreprises qui inventent le millénaire, de Karine Berger et Valérie Rabault. Odile Jacob, 240 pages, 21,90 euros.