Edito Challenges – 6 septembre 2013

 

Le 10 septembre, le Parlement européen devrait donner son feu vert pour que la Banque centrale européenne (BCE) devienne le superviseur du système bancaire européen. La première chose que devra faire le nouveau gendarme sera de soumettre nos banques à des « stress test » harmonisés pour connaître leur état de santé. Car après 5 ans de crise financière à rebondissements, il n’y a toujours pas d’estimation fiable et harmonisée de la situation en capital et en liquidité des banques européennes…  Il y a urgence : un système bancaire qui ne fait pas son « job », c’est-à-dire du crédit aux entreprises et aux ménages, pourrait étouffer notre reprise économique naissante.

Or plusieurs observateurs autorisées s’interrogent encore sur l’état de santé du système bancaire européen: est- il « horriblement sous-capitalisé » (jugement cet été du Federal Deposit Insurance Corporation sur Deusche Bank) ? A-t-il été nettoyé beaucoup moins vite que son cousin américain, comme le déplorait Pascal Lamy dans Challenges la semaine passée ? Je ne vais pas livrer une opinion de plus. Mais essayer de rassembler les éléments de débat que le nouveau superviseur européen va devoir trancher.

La première bataille dans laquelle il devra se positionner est celle des normes comptables internationales. Ce sujet est, depuis longtemps, un bras de fer politique entre européens et américains, porté en France par Michel Péberau. De quoi parle-t-on ? D’abord les américains nous ont imposé une évaluation des bilans qui suit les fluctuations des marchés (mark to market) amplifiant de fait la volatilité des risques portés. Sur ce sujet, après les horreurs constatées pendant la crise, les lignes sont en train de bouger et de revenir vers un peu plus de bon sens. Surtout, les Américains et les Européens ne comptent pas de la même façon l’actif et le passif d’un établissement financier. L’exemple le plus frappant est celui des produits dérivés, dont l’impact – « net » aux Etats-Unis et « brut » en Europe – est très défavorable à l’Europe. Il aurait été préférable que nos pays fissent entendre fermement leur voix avant la mise en œuvre des règles dites Bale III et Solvency II visant à pondérer les risques de liquidité et de solvabilité des banques et des assurances dans le monde.

Car aujourd’hui, lorsque le gendarme américain nous dit que les banques européennes vont plus mal que les banques américaines, il ne s’embarrasse pas d’harmoniser les évaluations comptables. Pire, tous les « stress test » ne sont tout bonnement pas comparables de part et d’autre de l’Atlantique… ou, et c’est un comble, au sein même de l’Europe! Lasse de ces écarts, l’Union européenne a annoncé pendant l’été qu’elle va exiger une définition unique des créances douteuses.
Le second sujet que le superviseur européen devra trancher est l’évaluation de l’impact des programmes non conventionnels (quantitave easing de la Fed et LTRO de la BCE) sur les banques. L’impact tant sur les bilans (est-ce que les créances douteuses ont été digérées par les banques centrales?) et surtout impact sur les flux. Car contrairement à une légende de la place de Paris, il existe un lien direct entre les flux et les bilans, entre les ratios de liquidité et les ratios de solvabilité des banques. Grosso modo, si les flux d’argent frais sont stoppés, c’est un problème de liquidité qui apparaît ; mais ce qui grippe profondément la machine bancaire, c’est le problème de solvabilité que cela génère. Personne n’est en mesure d’affirmer que les financements extraordinaires déversés par la Fed et la BCE ne sont pas la seule et unique raison de la meilleure santé bancaire actuelle notamment aux Etats-Unis. Dit autrement, les banques européennes et américaines peuvent-elles vivre sans shoot ?

Enfin, le troisième objectif du nouveau superviseur sera d’arriver au bout de l’Union bancaire. Projet politique fondamental, il s’agit ni plus ni moins que de terminer enfin le projet de monnaie unique. Nous avons voulu construire une monnaie commune sans s’assurer que ceux qui fabriquent cette monnaie (les banques) ne soient pas discriminables en fonction de leur nationalité. Nous avons vu le résultat à partir de 2010 : quelques cow-boys de la spéculation peuvent tuer l’euro. Si nous tenons vraiment à notre monnaie commune, nous devons rendre les banques solidaires des risques portés, indépendamment de leur nationalité. C’est d’ailleurs le premier frein que risque de rencontrer la supervision commune par la BCE : si les moyens de recapitaliser les banques européennes ne sont pas considérablement augmentés, le shérif ne pourra pas agir face aux cow-boys. Appelons un chat un chat : l’Union bancaire, poussée par François Hollande dès son premier conseil européen, est aujourd’hui freinée par le gouvernement allemand, en l’occurrence Wolfgang Schauble. Or, si les pays coeur de l’euro ne sont pas en mesure de mettre en œuvre cette Union bancaire, alors c’est que le projet politique de l’Europe est bel et bien bloqué. Le prochain gouvernement allemand a dans ces mains une très lourde responsabilité.