Edito Challenges – Et si cette fois c’était vraiment différent? – 3 février 2013

This Time Is Different. Dans leur livre paru en 2009, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff décrivaient huit siècles de crises financières, leur typologie et tous les mécanismes de contagion. Premier constat, les crises ont les mêmes conséquences: durée, taux de chômage élevé, aggravation de l’endettement public, etc. Deuxième constat, à chaque fois, on affirme que « cette fois-ci, c’est différent », d’où le choix de leur titre. Troisième constat, aucune leçon n’a jamais été correctement tirée des crises précédentes pour éviter les suivantes, le temps de la régulation n’est jamais venu.

La crise financière de 2008 n’a pas non plus connu de suite. Alors, est-ce que, cette fois-ci, ce sera différent? Probablement. Un peu partout, le temps de la régulation est venu. Pas pour punir, mais pour que jamais nous ne revivions le chantage à l’aide publique exercé par la finance à l’automne 2008. Le temps de la régulation est venu, avec quatre objectifs: éviter de se retrouver dans la situation de 2008, où le paysage n’est composé que de banques systémiques, de banques dont la faillite entraînerait une crise majeure, voire une récession ; éviter que de l’argent public ne soit mobilisé pour sauver des activités autres que le financement de l’économie réelle ; préserver l’argent des épargnants ; financer l’économie réelle.
La première arme de la régulation se nomme « Bâle III ». Même si le monde bancaire crie haro sur ces normes prudentielles, j’ai la conviction qu’elles sont indispensables, saines et protectrices de l’économie réelle. Et que ce serait un danger si les futures directives de la Commission européenne les abandonnaient. Parce que la crise de 2008 était une crise à la fois de liquidité et de solvabilité: les banques s’endettaient toutes à moins d’un mois pour financer un actif parfois solide et parfois beaucoup moins, car titrisé à tellement de reprises que plus personne ne pouvait remonter la chaîne des créanciers. Le ratio de liquidité de Bâle III dit une chose simple: quand le marché « se ferme », une banque doit pouvoir tenir au moins quelques semaines avec ses propres liquidités. Bref, elle doit s’appuyer sur une liquidité non pas renouvelée à quelques jours, mais renouvelée à quelques semaines. Le bon sens même, non?
La deuxième arme de la régulation est la réforme structurelle du monde financier. Après la crise de 2008, deux réformes ont été dessinées, qui venaient du milieu anglo-saxon et qui donc étaient surtout compatibles avec le modèle financier anglo-saxon. Le projet Volker aux Etats-Unis propose de limiter l’utilisation des fonds propres de la banque de dépôt dans le trading. L’esprit de la loi d’un point de vue américain vient de ce que, durant la gestion de la crise, les autorités n’étaient pas en mesure de laisser faire faillite les sociétés qui devaient faire faillite. D’où la volonté de mettre fin au « too big to fail », l’aléa moral. Le projet Vickers, au Royaume-Uni, propose une séparation totale des établissements de banque de détail et de banque d’investissement. Un projet qui, s’il devait voir le jour, ne toucherait la City… qu’en 2018.
L’Europe continentale n’a aucune raison de se plier aux règles de régulation anglo-saxonnes. Parce que, par exemple, en France, il y a essentiellement quatre banques, contre près de 7 500 aux Etats-Unis. Là-bas, une banque fait faillite chaque mois. Pas chez nous. Le génial rapport Liikanen, remis en octobre au commissaire Barnier, est parvenu à proposer la « troisième » voie, la solution compatible avec la situation des banques d’Europe continentale mais premier outil de régulation financière sérieux depuis la fin des années 1980. Que dit ce rapport? Que le modèle de « banque universelle » doit être préservé en Europe continentale ; que les banques doivent créer une filiale pour cantonner certaines activités spéculatives pour compte propre ; que la séparation repose sur le respect des règles de Bâle III par les deux entités. Et que seule la partie « banques de crédit » sera sauvée en cas de crise systémique ; les autres feront faillite. « L’idée étant de sanctuariser l’argent des contribuables et des épargnants en évitant d’avoir recours aux ressources publiques pour renflouer les éventuels «trous» dans le bilan comptable des traders », résume le rapport.
Avec la loi bancaire, dont je vais être le rapporteur, la France va être le premier pays européen à mettre en place cette triple réforme structurelle. Cela ne plaît, certes, pas à tout le monde. Mais nous pourrons dire aux suivants à propos de la crise de 2008: cette fois-là, c’était vraiment différent.