Interview au Nouvel Obs sur la compétitivité

Quel pacte de compétitivité pour l’économie française ?

Karine Berger, secrétaire nationale chargée de l’économie au PS, et Eudoxe Denis, de l’Institut de l’entreprise, confrontent leurs points de vue. Interview croisée.

François Hollande a promis jeudi 25 octobre l’élaboration d’un « pacte » de compétitivité, un terme qu’il a préféré à celui de « choc ». « Aujourd’hui, nous n’aurons plus le temps de différer les choix. C’est la stratégie de compétitivité que le gouvernement prépare sur la base des propositions du rapport de M. Gallois », a déclaré le chef de l’Etat au Grand rendez-vous de la communauté Oséo-excellence.

Rarement un rapport aura fait couler autant d’encre avant même sa publication. Attendu pour le 5 novembre, il doit donner les pistes d’une réforme essentielle pour l’économie française. Alors que les chiffres du chômage sont chaque mois plus alarmants, le débat fait rage au sein de la majorité sur l’opportunité d’alléger massivement les cotisations sociales. Avant l’annonce de François Hollande, deux experts ont confronté leur point de vue : Karine Berger, députée et secrétaire nationale à l’économie au PS; Eudoxe Denis, directeur des études à l’Institut de l’entreprise, think tank libéral auteur d’un rapport sur la compétitivité.

Que préconisez-vous pour améliorer la compétitivité des entreprises françaises ?

Karine Berger : Je ne suis pas favorable à une baisse des cotisations patronales. L’effet sur l’industrie serait marginal. Il faudrait prélever sur les ménages le manque à gagner, ce qui pénaliserait la consommation. A court terme ça serait une erreur économique. Et à plus long terme aussi : même en supprimant l’intégralité des cotisations patronales, on ne gagnerait que 3% sur les prix ! Si les entreprises ont besoin d’un peu de marge, pourquoi ne pas plutôt jouer sur l’Impôt sur les sociétés, de telle sorte que les entreprises qui investissement bénéficient d’avantages fiscaux ?

Eudoxe Denis : Il faudrait une baisse de l’ordre de 20 milliards d’euros. Ce qui correspond à 1% du PIB ou à 2 points de TVA. L’idéal serait bien entendu d’aller plus loin. Le Medef a d’ailleurs prôné une baisse de 70 milliards d’euros. Mais la marge de manœuvre est plus faible aujourd’hui qu’en début d’année, du fait de la forte augmentation de la fiscalité sur le patrimoine.

La baisse des charges est-elle le seul levier pour améliorer cette compétitivité ?

Karine Berger : La partie hors coût de la compétitivité me semble plus importante. Comment faire en sorte qu’on devienne meilleur à l’export ? Premièrement il faut travailler sur la qualité des produits. Il faut favoriser l’investissement dans la recherche et le développement afin de permettre une montée en gamme. Des outils comme le Crédit impôt recherche ciblé sur les PME et les ETI sont tout à fait adaptés pour réaliser cette transformation. Notre pays doit se spécialiser dans les secteurs où il excelle. Il faut ensuite travailler sur l’image des produits. Les exportateurs doivent bénéficier du soutien des pouvoirs publics qui doivent les défendre en tout temps. C’est un état d’esprit qui porte ses fruits en Allemagne et que nous n’avons pas en France. Par ailleurs, il faut miser sur la formation des salariés, pour en augmenter la productivité. Il faut aussi faciliter l’accès des entreprises au financement. Les petites entreprises ont de gros problèmes de trésorerie et d’investissement, et des outils comme la BPI vont y répondre en partie. Il faudra aller plus loin via la réforme de la compétitivité.

Eudoxe Denis : Il faut une politique de concurrence accrue dans les secteurs protégés comme ceux de la pharmacie, des transports ou de la grande distribution, par exemple, pour faire baisser les prix à la consommation. C’est la politique actuellement menée par Mario Monti en Italie et cela nous semble être un bon exemple à suivre. Le poids de la recherche et développement dans le PIB est inférieur en France à celui de l’Allemagne. Mais il ne faut pas accorder trop d’importance à ce chiffre car cette différence s’atténue par secteur. Le vrai problème est celui de la diffusion de cette innovation au sein des entreprises. L’Etat doit avoir un rôle pédagogique, accompagner cette diffusion et cesser de soutenir les secteurs obsolètes.

A propos du coût du travail, on évoque une baisse répartie entre cotisations patronales et cotisations salariées. Est-ce la bonne formule ?

Karine Berger : C’est une erreur économique et politique. J’ai l’intuition que beaucoup de députés pensent comme moi. Pour autant nous n’abandonnons pas l’objectif de la compétitivité. Mais dans la situation actuelle, une baisse des charges n’est pas le problème principal.

Eudoxe Denis : Cette baisse ne sera efficace qu’à condition de ne porter que sur les cotisations employeurs. Une baisse des cotisations salariées n’aurait pas de sens. Elle serait plus compliquée à compenser et aurait un effet nul, voire négatif sur la compétitivité (sur 1 euro de revenu supplémentaire distribué aux salariés, 40 centimes vont vers des produits importés).

Comment compenser cette éventuelle baisse de charges ? Hausse de la CSG, de la TVA, nouvelle fiscalité écologique ? Une baisse des dépenses publiques ?

Karine Berger : Il ne faut surtout pas davantage d’impôts pesant sur les ménages. Donc pas de hausse de la TVA ou de la CSG. Quant à une baisse supplémentaire des dépenses : nous sommes déjà à une maîtrise historique. L’Institut de l’entreprise n’a jamais été capable de montrer comment on fait baisser les dépenses de plus de quelques milliards d’euros. 10 milliards d’euros, c’est du jamais vu. Au-delà, l’effet récessif serait important. Même en supprimant des échelons administratifs sur les collectivités locales, on ne gagnerait même pas 1 milliard d’euros.

Eudoxe Denis : La situation économique s’est dégradée, la fiscalité sur les entreprises s’est alourdie et le niveau de leur marge n’a jamais été aussi bas. Dans un tel contexte, la solution la plus judicieuse serait d’augmenter la TVA, la CSG présentant un potentiel de hausse limitée du fait de l’augmentation récente de la fiscalité sur le patrimoine. De plus, les expériences étrangères montrent que l’impact inflationniste de la TVA sur les prix serait en réalité modéré. Impact qui pourrait être compensé par une politique de concurrence accrue, permettant de réduire le prix des biens de consommation. Quant à la fiscalité écologique, à mon avis il ne s’agit pas d’une bonne assiette de substitution. Il peut y avoir des incohérences entre les objectifs recherchés. Exemple, la taxe carbone a pour but de réduire la consommation de certains biens et services et donc à terme sera amenée à baisser ce qui n’est pas compatible avec le rendement recherché. Enfin, notre niveau de dépenses publiques est le plus élevé en Europe devant la Suède. Il est clair que cela pèse sur la productivité globale de notre économie. Il serait salutaire qu’un exercice soit mené au niveau de l’Etat afin de savoir quel service public peut être externalisé. C’est le travail qu’a mené David Cameron en Angleterre au travers de son projet de « Big Society ». Nous avons identifié par le passé 37 mesures concernant aussi bien les dépenses de l’Etat que celles des collectivités locales et des organismes de sécurité sociale, permettant au total de générer des économies annuelles de plus de 100 milliards d’euros pour les finances publiques.

Comment doit être étalé dans le temps cette réforme : faut-il un « choc » ou une « trajectoire » ?

Karine Berger : Un « choc », ce n’est jamais bon pour l’économie. C’est une formule, mais je ne connais rien de positif qui se soit produit après un « choc ». Les équilibres de marché évoluent doucement et les acteurs anticipent de manière progressive. Il faut une trajectoire, pas un choc. La réforme de la compétitivité est quelque chose qui prend du temps.

Eudoxe Denis : Cette baisse des cotisations sociales ne sera efficace qu’à condition d’être réalisée en une seule fois. Dans la mesure où il s’assimile à une forme de dévaluation fiscale, un tel transfert a des effets nécessairement transitoires : ce caractère transitoire serait encore accentué par un étalement de la baisse des charges sur plusieurs années. Quant à l’argument selon lequel un choc n’est jamais bon pour l’économie, je serais curieux de savoir l’appréciation que porte Karine Berger sur le choc fiscal contenu dans le dernier projet de loi de finances. Depuis 2011, les prélèvements obligatoires ont augmenté de 65 milliards d’euros (plus de 3 points de PIB !), dont plus de la moitié sont attribuables à la majorité actuelle). En réalité, le choc fiscal a donc déjà eu lieu ; ce qu’il faut aujourd’hui, c’est un contre-choc qui permette de donner un bol d’air aux entreprises.

Quelles sont les entreprises qui doivent bénéficier de la réforme de la compétitivité ?

Karine Berger : Juridiquement, on ne peut pas cibler les industries ou les entreprises exportatrices d’un point de vue fiscal : il n’est pas possible de moduler le prélèvement social en fonction du secteur. On peut uniquement différencier les entreprises selon leur taille.

Eudoxe Denis : Nous ciblons les salaires intermédiaires, qui se situent au-dessus de 1,6 Smic jusqu’à plus de 2,5 Smic. Ce niveau de salaire correspond aux entreprises industrielles du secteur privé les plus exposées à la concurrence internationale. A l’inverse, baisser les charges sur les bas salaires, comme le préconise le ministre de l’économie Pierre Moscovici, ne nous paraît pas être une bonne solution. Les personnes qui gagnent aujourd’hui moins de 1,6 Smic risqueraient dans cette configuration de ne pas voir leur salaire augmenter au-delà de ce seuil, puisqu’en raison du différentiel du niveau de charges, une telle augmentation coûterait très cher à leur employeur.

Faut-il sortir des 35 heures ?

Karine Berger : Cette question revient à celle du salaire. S’il s’agit de faire travailler plus sans compensation salariale, je suis contre.

Eudoxe Denis : Le problème va au-delà des 35 heures. Qu’il s’agisse de la durée du travail ou de la fixation des salaires, les entreprises manquent de souplesse pour répondre aux exigences du cycle économique. Au-delà de son coût économique, cette rigidité a un coût social, puisque ce sont les salariés en CDD ou en contrat d’intérim qui subissent aujourd’hui l’essentiel des ajustements sur l’emploi. Selon les secteurs d’activité, les entreprises devraient pouvoir ajuster leur niveau de salaire et leur temps de travail en interne en concluant des accords avec les syndicats. En cas de crise par exemple, elles devraient avoir la possibilité d’abaisser par la négociation les rémunérations des personnes en CDI le temps d’amortir le choc. C’est ce qui se fait avec succès en Allemagne et dans les pays scandinaves. En France, certaines sociétés comme Poclain Hydraulics ont essayé de le faire mais elles se sont heurtées à l’administration du travail.

Propos recueillis par Donald Hebert et Marjorie Cessac.

(le jeudi 25 octobre 2012)