Editorial Challenges – septembre 2012

Une BPI, et deux champs de réformes : ouverture du grand chantier du financement des PME

« Monsieur, c’est un produit que nous ne faisons plus ». Nous sommes en décembre 2011. Voilà la réponse que reçoit un chef de PME des Hautes-Alpes, secteur BTP, une trentaine de salariés, venu demander la prolongation de sa ligne de trésorerie, de la part de sa banque ; à qui il a confié  – depuis de nombreuses années – l’ensemble des comptes de son entreprise mais aussi de ses comptes courants personnels. Le banquier s’empresse de l’orienter vers le factor filiale de la banque. Le chef d’entreprise finira par partir au printemps, après plusieurs semaines de relations complexes avec ledit factor et un refus de découvert de 24h suite à un défaut de paiement d’un client.

Il est vrai qu’au cours de l’hiver dernier, la France a subi pour la première fois depuis le début de la crise une fuite des capitaux (bien visible, par exemple, dans l’historique du système de balances des capitaux de Target 2) qui fit traverser à quelques bilans bancaires de fortes turbulences. L’attaque n’a duré que quelques semaines ; au passage, il est troublant de réaliser a posteriori que c’était au moment même où les Cassandres médiatiques prédisaient des attaques spéculatives contre la France en cas de victoire annoncée de la gauche aux élections, que les attaques bel et bien réelles commençaient justement à s’estomper. Il est vrai également, que toutes nos banques doivent se mettre en conformité avec les ratios de liquidité et de capital du cadre prudentiel de Bâle III ; nos banques ne sont évidemment pas les mieux placées pour cette convergence avec un écart entre les dépôts et les crédits le plus défavorable en Europe. Il est surtout vrai que la dépression monétaire suite à l’explosion de toutes les bulles de 2008_2009 est terrible, et que tout spécialiste de macro-économie qui a compris le message principal de Keynes analyse que nous sommes dans une trappe à liquidité. La « courroie de transmission » entre banques centrale et banques commerciales, qui normalement permet aux banques centrales de piloter la liquidité qui circule dans l’économie, est très abimée ; autrement dit la BCE a bien peu d’influence au cours de cette période sur l’offre de crédit à l’économie réelle de la part des banques commerciales, que ce soit du crédit pour financer l’obligataire ou pour financer du fonds propres ou encore du fond de roulement.

Concernant le dernier point, il existe une unique réponse de politique économique à une trappe à liquidité : des banques publiques. Parce que le coût de liquidité est celui du souverain. C’est pour cela que la création de la Banque publique d’investissement mise en place actuellement par Pierre Moscovici est aussi indispensable aujourd’hui pour accompagner le développement des PME. Sans elle, le risque d’un credit crunch concentré sur les petites structures d’entreprises en croissance, mathématiquement plus risquées dans les mécanismes de notation bancaire, serait réel. J’ajoute que en théorie macroéconomique, lorsque c’est un Etat qui émet, notamment de l’obligataire, la Banque centrale devrait pouvoir entrer le lien direct de financement de l’Etat. Pour l’économie réelle, celle des entreprises, la banque publique est un élément clé de la solution, sans pouvoir constituer l’intégralité de la solution évidemment.

Car le mur auquel s’est heurté l’entrepreneur des Hautes-Alpes est un mur structurel qui n’a fait que croitre de quelques mètres dans un contexte de crise de liquidité. En France, en dépit d’une compétitivité remarquable sur la place mondiale, le système de financement n’existe pas pour les augmentations de capital des PME qui veulent atteindre le stade d’ETI, disons les augmentations de capital de 2 millions à 10 millions de capital des PME. Pas de banques (ticket trop risqué entre la banque commerciale et la banque d’investissement) et pas de fond d’investissement (ticket trop petit), bref cela ne permet pas d’atteindre les ratios de rentabilité que s’est fixé notre système bancaire. Par ailleurs, le système bancaire refuse depuis toujours de financer les fonds de roulement qui se retrouvent dans les bas de bilans via le crédit interentreprises. Donc si la BPI va permettre de stopper l’hémorragie de la trappe à liquidité, elle ne résoudra pas le problème structurel de financement de l’économie française.

Ce qui permettra de résoudre structurellement le problème de financement est une réforme bancaire en profondeur et une remise en cause de l’allocation de l’épargne. Concernant la réforme bancaire, ne perdons pas du temps à nous chamailler entre réforme « à la Volcker » (qui a échoué aux Etats-Unis) ou « à la Vickers » (qui peut être ne verra jamais le jour au Royaume-Uni). Le système bancaire français est spécifique (banque universelle) et appelle donc une réforme particulière pour à la fois empêcher tout risque d’aléa moral et assurer le meilleur financement de l’économie. Une réforme qui sépare donc les activités de crédit et les activités spéculatives de manière à rendre totalement transparentes l’allocation au sein des établissements de la liquidité. Et de manière à ce que l’effet levier qui doit servir au financement de l’économie réelle ne soit pas utilisé sur les marchés internationaux sous l’appât de ROE fictifs compris entre 10% et 20%. Entre parenthèse, la spéculation commence dès que la rentabilité espérée d’une opération est plus élevée que la croissance économique réelle… Concernant l’allocation de l’épargne, la réflexion doit permettre d’articuler garantie de l’épargne (c’est l’objectif de Bâcle III) et optimisation de l’utilité à l’économie (qui inclue la durée). Ce travail ne fait que commencer, mais  ne doit pas faire perdre de vue une chose : jamais l’épargne ne remplace la création de crédit en économie.