Narcisse et le modèle allemand – février 2012 – L’Express

 

« Toute vraie passion ne songe qu’à elle ». La passion hivernale française pour le « modèle allemand » est sur le point de se transformer en cristallisation stendhalienne narcissique. Le « modèle allemand » jour et nuit pendant 4 mois de campagne ; non stop ; des salons dorés de la République en prime time aux débats Twitter économico-politiques ; des dîners parisiens aux Unes de la PQR. Le « modèle allemand » comme Nirvana indépassable, comme prototype obligatoire de l’avenir du pays, comme unique boussole du choix politique de mai. 

Le plus amusant c’est qu’outre-Rhin personne ne se reconnaît dans le « modèle allemand » qui est décliné actuellement en France. Comme me le faisait remarquer la semaine dernière un grand économiste de Berlin, peu suspect de sympathie pour le SPD: « Le modèle auquel fait référence Nicolas Sarkozy n’a rien d’allemand. Quand vous parlez de notre modèle, vous dites TVA sociale, pendant que nous discutons hausse des salaires et travail partiel; et vous martelez code du travail tandis que nous parlons consensus social »… tant il est vrai que notre président – celui-là même qui se glorifia que, « en France, quand il y a une grève on ne la remarque même plus » – est aux antipodes d’une vision de la société où passer des mois de discussions sociales, où patrons, syndicats, experts sont traités avec la même importance, pour obtenir un consensus signé par absolument tous est une évidence collective.

Mais ces remarques ne sont pas centrales car la folie actuelle pour le modèle allemand cachent deux aspects du « vrai » débat en train de se nouer en France… et qui n’a rien à voir avec l’Allemagne ou la construction européenne. Le premier aspect est d’abord que toute campagne présidentielle a besoin d’une hystérie statistique. Cette année ce sera donc sur la comparaison des chiffres Allemagne-France. Car vous verrez que rapidement le « modèle » s’estompera au profit des seuls « benchmarks« . Tant pis si ces « benchmarks » sont construits par des non professionnels du chiffre et de la statistique.

En 2002, par exemple, l’hystérie avait été plus cosmopolite: une étude d’Eurostat publiée en mars avait fait passer la France du 4ème rang européen jusqu’au 12ème rang en termes de PIB par habitant. Et avait suscité und polémique autour de « la France qui décroche », et eu sans doute impact non négligeable sur l’évaluation collective du bilan de l’équipe sortante. Las, dès septembre, un papier resté célèbre chez les statisticiens de l’Insee, consultable ici, démontait totalement le calcul d’Eurostat et replaçait la France dans le peloton de tête. L’honneur « pibesque » de la France était sauvé, mais trop tard pour le débat politique du printemps.

Les chiffres ne mentent d’ailleurs jamais quand on maîtrise leur construction, leur méthodologie, leurs intervalles d’erreur. Ils mentent toujours quand on en ignore leur genèse et leur logique. Nous allons tous nous battre pendant trois mois sur les chiffres entre France et Allemagne. Nous allons nous battre entre Français avec plus ou moins de maîtrise technique du sujet selon la personnalité qui prendra la parole. Parce que, curieusement, nous ne supportons pas l’idée que le choix politique de mai sera un choix plus politique que rationnel, plus idéologique que scientifique, plus culturel qu’économique.

Alors chaque fois que l’on me parlera des exportations de l’Allemagne, je répondrai que la croissance du PIB a été d’un demi-point inférieur à celle de la France au cours des 10 dernières années. Et chaque fois qu’on évoquera devant moi la compétitivité supposée du « Mittelstand », je rappellerai que l’investissement par habitant est de 5400 euros en Allemagne et de 5800 euros en France… sans véritablement convaincre les amoureux des balances courantes, je le crains. Et sans jamais céder une once de ma germanophilie personnelle.

Car en se livrant à cette bataille, nous raterons collectivement un sujet autrement plus important: avons-nous oui ou non avec l’Allemagne des objectifs politiques communs? Des objectifs communs de croissance économique? Des objectifs communs sur le rôle de l’Europe dans le monde? Nous omettrons ces questions car le second aspect du « vrai débat » français est très politicien. Il existe un incroyable parti pris politique sous-jacent au choix de pousser le débat sur une comparaison entre l’Allemagne et la France. Comme si l’Allemagne était une seule option, une version, non « souillée » par des choix politiques internes. Comme si le gel des salaires outre-Rhin pendant dix ans n’était pas en soi une option politique. Comme si le débat économique et politique démocratique n’existait pas chez nos amis et partenaires.

Faire porter le débat sur un supposé « modèle allemand » permet de glisser du débat économique vers le débat politique, littéralement « l’air de rien ». C’était déjà le cas dans les années 1980 avec le modèle japonais. Puis avec le modèle anglo-saxon dans les années 1990 et 2000. Organiser cette approche manichéenne de l’économie permet d’esquiver la question centrale de la cohérence d’un modèle, d’une société, d’une dynamique. Sous couvert de comparaison, on prétend s’aligner sur des choix éphémères, réalisés démocratiquement par d’autres, de partage social et de dynamique économique. Bref, on organise de toute pièce une pensée unique, au service d’un seul: celui qui ne souhaite pas que les politiques et économiques appliquées en France depuis cinq ans soient mises en jugement pour elles-mêmes. Le jugement serait sans doute autrement plus sévère.